Le Konzertstück pour deux Saxophones alto
de Paul Hindemith (1933). 
Genèse de la pièce— Etude comparative entre autographe et édition imprimée. 

Traduit de l'allemand par Hélène Jannière. 
(première publication française: Saxophone No. 47, Paris 1995, S. 14-17)

simon waldvogel
saxophoniste







 
Genèse de la pièce

Berlin — Début des années trente : la capitale allemande représentait un des centres musicaux les plus importants d'Europe. A cette époque prennent part à la vie musicale berlinoise des interprètes et des compositeurs significatifs. Ferruccio Busoni avait dirigé depuis 1920 une classe de composition à l'Akademie der Künste, reprise après sa mort par Arnold Schönberg. Franz Schreker était directeur de la Musikhochschule de Berlin depuis 1920; Wilhelm Furtwängler devint en 1922 chef de l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Depuis 1923, Erich Kleiber était à la tête de l'Opéra d'état, Bruno Walter de celui de Charlottenbourg, de 1925 à 1929. Otto Klemperer travaillait au Krolloper depuis 1927. Des conditions idéales, donc, pour des rencontres nombreuses, fructueuses et intensives entre compositeurs, interprètes, artistes, hommes de lettres et philosophes. 

Paul Hindemith, considéré à l'époque comme le compositeur allemand le plus en vue, fit à Berlin la connaissance du jeune et cependant déjà connu Sigurd Rascher. Après des études au Dr. Hoch's Konservatorium de Francfort sur le Main —très réputé à l'époque — et une carrière comme violoniste, altiste et compositeur, Paul Hindemith (né en 1895 à Hanau), s'était transféré à Berlin, appelé à la Musikhochschule de Berlin pour y occuper un poste de professeur de composition. Sigurd Rascher, né en 1907 dans les environs de Wuppertal, arriva à Berlin en 1931 après ses études à Stuttgart; il fut bientôt engagé pour une partie de saxophone dans l'orchestre philharmonique de Berlin, sous la baguette d'Edmund von Borck. Celui-ci lui dédia peu de temps après un concerto pour saxophone. D'autres concerts en soliste et engagements en orchestre suivirent. Rascher joua dans Jonny spielt auf d'Ernst Krenek, l'Opéra de quat'sous de Kurt Weill, la Sinfonia Domestica de Richard Strauss, Der Schmied von Gent de Franz Schreker et l'opéra Cardillac de Paul Hindemith. Parallèlement à son activité d'interprète, il enseignait — tout comme Hindemith — au Volksmusikschule de Berlin. Au jeune et ambitieux Sigurd Rascher (au cours de sa vie, lui furent dédiées des œuvres de compositeurs de premier plan, tels que Glasunow, Ibert, Martin, Hába, Dahl, Larsson, etc…) s'offrirent assez d'occasions de contacts avec Paul Hindemith, pour qu'il éveille en ce dernier l'intérêt pour son instrument, et dans l'espoir qu'il composât une pièce pour saxophone. Bientôt les attentes de Rascher furent comblées : Hindemith lui remit en juin 1933 le Konzertstück pour deux saxophones alto . Rascher discuta immédiatement quelques détails et l'essaya tout de suite à l'instrument. Sur la genèse de ce morceau, Hindemith écrivit le 17 juin 1933, dans une lettre aux éditions Schott, dans sa forme d''humour toute personnelle : «[…] A côté de cela, je compose des Lieder, et, en guise d'exercice de gymnastique, j'ai fait, vite, ce duo de saxophones1». Aucun lien de cause à effet sur la qualité ou l'importance du morceau ne doit être déduit du temps très court de la genèse de l'œuvre; on sait qu'Hindemith pouvait composer très rapidement. C'est en quelques jours qu'il écrivit sa Sonate pour contrebasse et piano (1949); il conçut son Duo pour alto et violoncelle (1934) le matin même de son enregistrement microsillon; il n'employa pas plus de six heures pour la Trauermusik pour alto et orchestre à cordes (1936). 

Le Konzertstück pour deux saxophones alto n'était pas la première occasion pour Hindemith de se confronter à cet instrument. D'abord, dans la seconde moitié des années vingt en avait-il fait un emploi assez fréquent dans ses pièces (voir bibliographie pages suivantes). Entre 1920 et 1930 beaucoup de jeunes compositeurs, parmi lesquels Hindemith, s'insurgeaient contre la convention dans la musique traditionnelle savante; ils abandonnaient l'esthétique de la musique tardo-romantique et expressionniste et ils aspiraient à une troisième voie entre la musique savante, emphatique et romantique et la musique purement légère : le style de la «Mittlere Musik» («musique intermédiaire») était né. Le saxophone, déjà identifié au Jazz, à la musique de revue et à la musique légère, était l'élément parfait pour atteindre les buts esthétiques ainsi fixés. 

Quelques années plus tard, en 1933, l'année de la composition du Konzertstück, régnait déjà une situation politique et sociale fondamentalement transformée. En janvier 1933, eut lieu l'arrivée au pouvoir des National—Socialistes. Dès lors les attaques contre Hindemith, d'ores et déjà conduites par les organes de presse et les organisations culturelles de droite, reçurent le soutien de l'état. En avril 1933, la moitié de son œuvre fut taxée de «bolchévique» et comme telle interdite (une interdiction officielle d'éxécution frappa ensuite son œuvre entière en octobre 1936). L'allure prise par les événements affecta profondément Hindemith; ce que montrent les Lieder composés à partir de janvier 1933 (c'est à dire en même temps que le Konzertstück ) : «Les œuvres (les Lieder pour piano) qu'il [Hindemith] commença soudain à écrire en janvier 1933 ne peuvent s'accorder avec une apparence extérieure sereine […] Ce sont des textes d'une tristesse insondable, à peine voilée. Ils témoignent de l'état de repli intérieur dans lequel se trouvait Hindemith lorsqu'il les composa. Ces chants expriment l'hésitation, la méditation d'un homme tenaillé par le doute intérieur, un désespoir visible, imprégné du sentiment de la précarité des choses, de la vieillesse et de la mort.2» On sait qu'Hindemith émigra finalement en Suisse en 1938, puis aux Etats-Unis.

Sigurd Rascher fut lui aussi atteint par le bouleversement advenu dans la société et se résolut à quitter l'Allemagne, le 9 octobre 1933. Jusqu'alors il n'y avait eu, faute d'un second saxophoniste approprié, aucune occasion de jouer le morceau en public. Rascher ne trouva qu'en 1960, en la personne de sa fille Carina, un partenaire de duo qui lui convienne. Avec elle il exécuta l'œuvre le 29 juillet 1960 à New York. Rascher voulait à présent la faire enfin entendre au compositeur; il la mit au programme d'un concert à Zürich le 6 mars 1964. Par l'intermédiaire de Paul Sacher, il fit inviter Hindemith, qui après son exil aux Etats-Unis avait déménagé en Suisse en 1953. Hindemith se réjouit à l'idée d'entendre l'œuvre pour la première fois et accepta l'invitation. Il mourut cependant quelques semaines avant, en décembre 1963. 

1. Lettre de Paul Hindemith aux Editions Schott 17 juin 1933, citée d'après la copie conservée à l'Institut Paul Hindemith, Francfort sur le Main, avec l'aimable autorisation de cette institution.
2. Traduit de l'allemand d'après Andres Briner, Dieter Rexroth, Giselher Schubert, Paul Hindemith — Leben und Werk in Bild und Text. Zürich et Mayence, 1988, p. 138-139.
 

Indications bibliographiques

Andres Briner, Dieter Rexroth, Giselher Schubert, Paul Hindemith — Leben und Werk in Bild und Text. Zürich et Mayence, 1988.
Erprobungen und Erfahrungen. Zu Paul Hindemiths Schaffen in den zwanziger Jahren. Sous la direction de Dieter Rexroth, Mayence, 1981.
Hermann Danuser, Die Musik des 20. Jahrhunderts (Neues Handbuch der Musikwissenschaft, Bd. 7). Laaber, 1984.
Andres Briner, Paul Hindemith. Zürich, 1971.
Jacques Charles, «Sigurd Manfred Rascher — essai de biographie», Le saxophone — Dossier 1.  Publication de l'ASSAFRA.
Sigurd M. Rascher, «A "New” Work by Paul Hindemith for saxophone»,The Instrumentalist,  11/1976.
Sigurd M. Rascher, «A few words about the Konzertstück and its composer», commentaire ajouté à la partition pubiée chez McGinnis & Marx, New York, 2.1.1975.
 
 

© by simon waldvogel. 1995

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Catalogue des œuvres de Paul Hindemith avec 
saxophone
(source: Briner, Rexroth, Schubert, Paul Hindemith — Leben und Werk in Text und Bild. Zürich et Mayence, 1988)
 
 

1. Operas

Cardillac, opus 39 (1925 — 1926), nouvelle version (1952) (saxophone ténor)
Hin und Zurück, opus 45a (1927) (saxophone alto)
Neues vom Tage, (1928 — 1929), nouvelle version (1953 — 1954) (saxophone alto)
Der Lindberghflug (1929) (saxophone alto)
 

2. Œuvres pour orchestre

Neues vom Tage (1930) (saxophone alto)
Symphony in B flat for Concert Band (1951) ( 2 saxophones alto, saxophone ténor, saxophone baryton)
 

3. «Konzertmusiken» (musiques de concert)

Konzertmusik für Blasorchester, opus 41 (1926) (2 saxophones soprano ou 1 saxophone soprano et 1 saxophone alto, 2 saxophones ténor — en alternative aux Flügel- et Tenorhörner).
 

4. Musique de chambre

Trio pour piano, alto et saxophone ténor (ou Heckelphon), opus 47 (1928)
Konzertstück pour deux saxophones alto (1933)
Sonate pour saxophone alto (ou Althorn)et piano (1943)

5. «Übungsstücke» (morceaux d'exercice)
 

Übungsstück für das Räuberorchester in der Hochschule (1932) (saxophone)
 

6. Morceaux de parodie

Tipopo—Regiments—Marsch (1922, arrangement pour ensemble 1924) (saxophone soprano et saxophone ténor)
Deux Shimmies (1924) (saxophone)
 

(A partir de l'opus 50, Hindemith n'a plus employé de numération pour ses œuvres)

Différences entre la version autographe et l'édition imprimée de Schott-Verlag : 

Le Konzertstück fut publié pour la première fois en 1970, par les soins de Sigurd Rascher, chez McGinnis & Marx à New York (cette édition est interdite à la vente en Allemagne — Qu'en est-il en France?) Une seconde édition a été publiée en 1983 par Schott-Verlag à Mayence. Ces deux éditions, en raison de leur date de parution tardive, ne purent être corrigées de la main d'Hindemith. C'est pourquoi le seul autographe existant de ce morceau, remis par Hindemith à Sigurd Rascher en 1933, et d'après lequel furent établies les deux versions imprimées, est déterminant. Les archives de l'Institut Hindemith à Francfort-sur-le-Main en possèdent une photocopie. Si on le compare à la version publiée par les éditions Schott, on note quelques différences. Ci-dessous sont reproduits les passages concernés, comme ils se présentent dans la version autographe. Quelques remarques de l'auteur du présent article y ont été ajoutées.
 
 


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