interview evan parker (traduction: S. Bertocchi)
simon waldvogel
saxophoniste

 
Dans ses improvisations solo si caractéristiques, le saxophoniste anglais Evan Parker crée souvent des structures sonores très complexes, abstraites, et extrêmement denses. Les frontières stylistiques entre Jazz et musique contemporaine disparaissent sans équivoque. Par l'application de nombreuses techniques de jeu contemporaines, spécifiques à l'instrument  (comme respiration circulaire,  attaques spéciales, slap, growl, sons multiples, micro-intervalles, variation du timbre, bisbigliando, suraigu, etc.) et par son langage sonore très personnel, il donne à l'auditeur l'impression de n'entendre ni un musicien de Jazz ni un instrumentiste de musique contemporaine, mais ce qu'on identifie par "musicien saxophoniste", c'est-à-dire un musicien qui s'exprime et communique  hors de ces
catégories  avec  son instrument.
Dans le cadre des ateliers pour jeunes musiciens, compositeurs et
musicologues ("Nachwuchsforum") en Mars 2000 à Francfort sur le Main,
organisés par la "Gesellschaft für Neue Musik" ("Société pour la musique nouvelle") en collaboration avec l'"Ensemble Modern" de Francfort, Evan Parker a donné un concert solo ainsi qu' une conférence sur le thème de l'improvisation.
Après ce concert, j'ai eu l'occasion de lui poser quelques questions :

 
photo  ©  by simon waldvogel

S.W.: Ce soir, avez-vous joué du "Jazz" ou de la Musique contemporaine ? 

E.P.: Ce n'est VRAIMENT pas mon problème (rires). 

Vous définiriez-vous en tant que musicien de free jazz ? 

Si nous avions assez de temps pour en parler, je pourrais expliquer d'où je 

viens, qui j'ai eu l'occasion d'entendre - J'ai écouté de nombreux grands 

saxophonistes de Jazz - Je n'ai pas écouté Sigurd Rascher (mais j'ai étudié 

les ouvrages de Rascher) - Je n'écoute pas de saxophonistes classiques en 

cherchant à réutiliser du matériau. Mais j'ai utilisé les ouvrages 

pédagogiques provenant de cette tradition (y compris ceux de Jean-Marie

Londeix), à la fois en tant qu'enseignant et en tant qu'étudiant. 

En général, vous êtes "catalogué" dans le champ du Free Jazz, et vous êtes 

principalement invité par les festivals de jazz... 

Mon seul souci est de travailler, et d'être prêt à jouer quelque chose si j'y 

suis invité. Je ne me préoccupe pas de QUI provient cette invitation, je ne 

cherche pas particulièrement à être invité où que ce soit. N'y lisez aucune 

prétention de ma part : c'est comme çà, un point c'est tout. Je travaille dur 

les choses qui m'intéressent. Chercher du travail ne m'intéresse pas. Jouer 

du saxophone, par contre, m'intéresse : c'est pourquoi je travaille dans ce 

sens. Si les autres choses viennent, tant mieux ; si elles ne viennent pas, 

tant pis ! 

Au cours des 15 dernières années, les techniques que vous utilisez ont 

également été travaillées par les étudiants "académiques" : les sons 

multiples, la respiration circulaire, le jeu sur les harmoniques,les sons 

suraigus, les effets spéciaux. Pensez-vous qu'il existe un "langage" 

particulier, spécifique au saxophone ? 

Tout ce qui constitue mon langage provient de l'exploration du saxophone. 

Bien sûr, le saxophone est d'abord construit pour jouer des gammes 

chromatiques, mais il peut aussi faire d'autres choses. Il ne s'agît là que de 

laisser la voix de l'instrument vous parler, parler à votre propre imagination 

musicale. J'ai véritablement le sentiment que le saxophone est plus souple 

que d'autres instruments dans sa réponse à l'imagination d'un 

instrumentiste particulier. Chaque instrument est prodigieusement 

intéressant et plein de possibilités, mais certains ont une portée plus étroite. 

Celle du saxophone est très étendue, très ouverte, et permet ainsi de mieux 

traduire la voix de chaque musicien. C'est d'ailleurs un cliché provenant de 

la tradition du jazz, que de dire que sa sonorité possède certaines des 

qualités de la voix, le son d'un musicien particulier. Mais c'est vrai : 

chacun peut trouver sa voix particulière à travers le saxophone, et je pense 

que c'est là l'enjeu véritable. Peut-être encore plus au sein de la tradition 

des conservatoires, où malgré tout, ces possibilités subsistent .... 

En ce qui me concerne, l'ouvrage de Rascher sur les sons suraigus a été 

une sorte de Bible : il énumère des possibilités, et donne des méthodes 

d'approche pour apprendre à les maîtriser. A partir de là, l'enjeu consiste à 

faire parler le saxophone avec votre voix. Mais avant tout, il vous faut 

savoir ce qu'est la voix du saxophone, et celà doit inclure l'étude des 

harmoniques naturels, comment forcer le son de l'instrument, 

désynchroniser les doigts, et tout ce qui est implicite dans l'approche de 

Rascher. 

Ce soir, vous avez joué un récital en solo improvisé. Comment vous 

préparez-vous à un tel type de concert ? Suivez-vous un schéma pré-établi, 

travaillez-vous quoi que ce soit à l'avance ? Ou est-ce que vous montez 

simplement sur scène et jouez ? 

La tête est pleine de souvenirs, le corps d'automatismes : je n'essaye pas de 

me servir de ma tête pour combattre mon corps, mais je laisse simplement 

les automatismes guider mon esprit vers des endroits inconnus. Je ne sais 

pas si celà fonctionne toujours, mais je crois que ma musique devient plus 

intéressante lorsque je ne "pense" plus, lorsque je ne suis plus au stade du 

contrôle analytique de ce qui arrive. Aussi contrôlé que cela puisse paraître 

et sonner, aussi rationelle que l'organisation du matériau puisse être, le 

meilleur vient toujours lorsque je n'y pense pas (analytiquement, du 

moins). 

Pensez-vous qu'il soit possible, raisonnable, d'enseigner l'improvisation? 

Je crois qu'il est possible de transmettre la confiance nécessaire pour 

improviser, de donner le sentiment aux étudiants qu'il ne s'agit pas 

d'une activité inférieure ou suspecte : le problème se pose en raison du 

statut supérieur qu'on a voulu conférer aux "compositeurs". Le musicien 

ordinaire est éloigné de son désir de jouer par des pensées telles que : 

"Que devrais-je faire ?" et "Qu'est-ce qui pourrait me faire gagner de 

l'argent ?", plutôt que par "Qu'est-ce que j'ai envie de faire ?" .Pour mettre 

les musiciens plus en phase avec leurs désirs, il faut probablement 

revenir à leurs premières expériences de l'instrument : vaste programme ! 

Travaillez-vous encore ? Quoi et comment ? 

Eh bien, j'essaie de mémoriser ces sortes de formules additives - 

elles se situent quelque part entre Slonimsky [Nicolas] et Steve Lacy. 

Prenez par exemple quelque chose comme une 5te diminuée et séparez-la en

demi-tons [E. Parker joue] .Ca ne tombe pas naturellement sous les doigts. 

Il ne s'agit ni d'arpèges, ni de gammes, mais de formules (patterns). Je les 

utilise comme l'armature dans une sculpture (je crois que c'est le mot) : 

parfois, sous le plâtre, il y a des morceaux d'acier qui permettent de 

maintenir le plâtre dans une position qu'il ne pourrait prendre seul. 

Je travaille souvent avec des matériaux harmoniquement neutres. Il faut 

un peu de temps pour mémoriser toutes ces échelles bizares, pour réfléchir 

auxquelles de ces formules j'ai envie de travailler plus tard. 
 
 

Traduction : Serge Bertocchi 
© by simon waldvogel. 2000
 
 


 
 
 

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